Formations

Pourquoi je ne dis plus Namaste à la fin de mes cours de yoga

ethique yoga
Rachel à genoux de profil, les mains jointes en prière au niveau du front, dans une posture méditative et contemplative.

Pendant longtemps, dans beaucoup de cours de yoga en Occident, il y avait presque une scène attendue. La pratique se terminait. Les élèves étaient assis, les yeux fermés, les mains jointes devant le cœur. L’enseignant inclinait légèrement la tête et disait : « Namaste ». Les élèves répondaient parfois en chœur. C’était doux, calme, presque sacré.

Et pourtant, aujourd’hui, je ne le fais plus. Ce n’est pas une décision prise par rejet de la culture indienne. Ce n’est pas non plus une volonté de rendre le yoga plus « neutre », plus occidental ou moins spirituel. Au contraire. C’est une décision née d’un cheminement, d’un apprentissage plus profond, et d’une volonté de transmettre le yoga avec plus de précision, plus d’humilité et plus de respect.

Lors de ma toute première formation de professeur de yoga, nous n’avons jamais terminé les cours par « Namaste ». Nous avons appris des mantras. Nous avons chanté. Nous avons étudié certaines sonorités, certaines invocations, certains textes. Les mantras pouvaient être placés au début ou à la fin d’une pratique. Ils étaient expliqués, contextualisés, reliés à une tradition précise.

Mais ce simple mot, « Namaste », utilisé comme formule automatique de fin de cours, n’était pas là. À l’époque, je n’y ai pas forcément beaucoup réfléchi. Avec le recul, je comprends mieux pourquoi cela avait du sens.

« Namaste » : un mot souvent mal compris

Le mot « namaste » vient du sanskrit. On le traduit généralement par « je m’incline devant toi » ou « salutations à toi ». Dans de nombreux contextes sud-asiatiques, notamment en Inde et au Népal, c’est une salutation respectueuse. On peut l’utiliser pour dire bonjour, pour accueillir quelqu’un, pour marquer du respect.

Ce n’est donc pas, à la base, une formule mystique réservée à la fin d’un cours de yoga.

En Occident, pourtant, le mot a souvent été présenté comme quelque chose de beaucoup plus ésotérique. On entend parfois qu’il signifierait : « La lumière en moi salue la lumière en toi » ou « Le divin en moi reconnaît le divin en toi ». C’est beau, bien sûr. Poétique, même. Mais ce n’est pas une traduction littérale du mot.

C’est plutôt une interprétation spirituelle moderne, devenue populaire dans les studios de yoga occidentaux. Et c’est là que la nuance devient importante. Il ne s’agit pas de dire que cette interprétation est forcément mauvaise, ou que toutes les personnes qui disent « Namaste » font quelque chose de problématique. Ce serait trop simpliste. Mais il est utile de reconnaître que le mot a été déplacé de son contexte culturel et linguistique pour devenir, dans beaucoup de cours occidentaux, une sorte de sceau spirituel. Comme si le cours n’était pas vraiment un cours de yoga sans ce mot-là. Et personnellement, c’est cela que je remets en question.

Pourquoi cela peut sembler étrange à la fin d’un cours

Si « Namaste » est avant tout une salutation, son usage à la fin d’un cours peut sembler un peu étrange. Bien sûr, une salutation peut aussi servir à prendre congé. Mais dans le yoga occidental, le mot est souvent utilisé d’une façon très particulière : il vient clore la pratique dans une ambiance solennelle, presque rituelle. Il devient un marqueur de spiritualité. Une manière de dire : « Voilà, nous avons fait quelque chose de sacré. »

Or, dans les traditions yogiques, quand on utilise des mantras, des chants ou des invocations, ils ne sont généralement pas choisis au hasard. Ils ont une source, un contexte, une fonction. Dans certaines lignées, on chante une invocation à Patañjali au début de la pratique. Dans l’Ashtanga, il existe un chant d’ouverture et un chant de clôture. Dans d’autres traditions, on peut réciter Om, pratiquer le silence, ou simplement terminer sans formule particulière.

Autrement dit, il n’existe pas une règle universelle disant qu’un cours de yoga doit se terminer par « Namaste ». Le yoga est beaucoup plus vaste que cela. Et réduire la profondeur d’une pratique à un mot prononcé à la fin, surtout quand ce mot est souvent mal compris, me semble aujourd’hui trop facile.

Le problème de l’exotisme spirituel

Le yoga en Occident a souvent été entouré d’un imaginaire particulier : encens, sanskrit, bols chantants, statues, gestes des mains, tissus indiens, silence feutré, phrases mystérieuses. Certains de ces éléments peuvent être beaux, puissants et transmis avec respect. Mais ils peuvent aussi devenir une décoration spirituelle. C’est là que la question de l’appropriation culturelle entre en jeu.

L’appropriation culturelle, ce n’est pas simplement le fait d’utiliser un mot venu d’une autre culture. Les cultures se rencontrent, s’influencent, se transforment. Le yoga lui-même a voyagé, changé, évolué. Le problème apparaît lorsque des éléments culturels sont sortis de leur contexte, simplifiés, commercialisés, rendus « exotiques », puis utilisés pour donner une impression d’authenticité sans véritable compréhension.

Dans ce cadre, « Namaste » devient parfois un accessoire.

Un mot court, joli, facile à retenir, qui donne immédiatement une couleur spirituelle au cours. Il donne l’impression que l’on touche quelque chose d’ancien, de sacré, d’oriental. Mais si l’on ne sait pas vraiment ce que l’on dit, pourquoi on le dit, ni comment ce mot est utilisé dans les cultures dont il vient, alors il y a un problème. Pas un problème de perfection morale. Un problème d’honnêteté. Je ne veux pas utiliser des mots sanskrits simplement parce qu’ils sonnent « yoga ». Je veux les utiliser quand je peux les expliquer, les situer, et les transmettre avec respect. Sinon, je préfère dire les choses simplement.

Le yoga n’a pas besoin d’être rendu mystérieux

Je crois profondément que le yoga est déjà assez puissant. Il n’a pas besoin d’être enveloppé de mystère artificiel pour toucher les élèves. Il n’a pas besoin d’être rendu exotique pour être profond. Il n’a pas besoin d’un langage sacralisé pour transformer notre rapport au corps, au souffle, à l’attention, à la présence.

Parfois, en Occident, nous avons cherché dans le yoga quelque chose de très loin de nous. Une sagesse « orientale », une spiritualité mystérieuse, une forme de pureté perdue. Cette quête est compréhensible. Beaucoup de personnes arrivent au yoga parce qu’elles cherchent du sens, du calme, une autre manière d’habiter leur vie. Mais cette quête peut aussi nous rendre vulnérables.

Quand quelque chose nous paraît très ancien, très sacré ou très exotique, nous avons parfois tendance à moins questionner. Nous acceptons plus facilement des mots que nous ne comprenons pas. Des gestes que nous n’interrogeons pas. Des figures d’autorité que nous idéalisons. Et cela nous amène à une question beaucoup plus large : celle du pouvoir dans le monde du yoga.

Le mythe du professeur « authentique »

Dans l’imaginaire occidental, le professeur de yoga « authentique » a longtemps été représenté d’une façon très stéréotypée : souvent un homme indien, calme, charismatique, spirituel, relié à une lignée ancienne. Cette image a eu beaucoup d’influence. Elle a parfois conduit à l’idée que certaines personnes seraient naturellement plus légitimes pour enseigner le yoga, simplement parce qu’elles correspondent à cette image. Et inversement, que d’autres devraient toujours se justifier.

Il faut être très clair : respecter les racines indiennes du yoga est essentiel. Effacer ces racines est problématique. Mais idéaliser automatiquement la figure de l’homme indien comme seul détenteur du « vrai yoga » est aussi une forme de simplification. C’est une autre manière de transformer une culture vivante en fantasme. Le yoga n’a jamais appartenu à une seule image, à un seul corps, à un seul type d’enseignant. Il existe des femmes enseignantes, des penseuses, des pratiquantes, des lignées diverses, des transmissions multiples. Il existe aussi des enseignants indiens admirables, profondément compétents, et d’autres qui ont abusé de leur pouvoir. Comme partout. L’origine culturelle ne remplace pas l’éthique. La tradition ne remplace pas le consentement. La lignée ne remplace pas la responsabilité.

Quand la spiritualité protège les abus

C’est un sujet difficile, mais nécessaire. Le monde du yoga moderne a été traversé par de nombreux scandales d’abus : abus sexuels, abus de pouvoir, violences psychologiques, dynamiques sectaires, silences collectifs. Plusieurs figures très connues ont été accusées, dénoncées ou condamnées. Ces cas ne concernent pas toutes les écoles, bien sûr. Ils ne résument pas tout le yoga. Mais ils sont suffisamment nombreux pour nous obliger à regarder en face certaines dynamiques.

Matthew Remski, auteur et chercheur indépendant, a beaucoup travaillé sur ces questions, notamment autour des abus dans les communautés de yoga moderne. Son travail montre que le problème n’est pas seulement le comportement individuel d’un enseignant abusif. Le problème est aussi le système qui rend ces abus possibles : la dévotion excessive, la hiérarchie, le silence, la peur de critiquer le maître, l’idée que la souffrance fait partie de la transformation, ou encore la croyance que l’enseignant aurait accès à une vérité supérieure.

Dans ce genre de contexte, le langage spirituel peut devenir dangereux. Pas parce que le spirituel est dangereux en soi. Mais parce qu’un langage sacré peut parfois empêcher les élèves de faire confiance à leur propre ressenti. Si l’enseignant est présenté comme éveillé, inspiré, relié à une tradition supérieure, alors il devient plus difficile de dire : « Non, cela ne me convient pas. » Ou : « Ce geste dépasse mes limites. » Ou encore : « Je ne suis pas d’accord. »

C’est là que l’éthique devient centrale. Un cours de yoga ne devrait jamais créer une atmosphère où l’élève abandonne son discernement. Au contraire, une bonne pratique devrait renforcer la capacité à sentir, choisir, questionner et habiter son propre corps.

Quel lien avec « Namaste » ?

Soyons précises : dire « Namaste » à la fin d’un cours ne crée pas des abus. Ce serait absurde de prétendre cela. Mais ce petit mot peut faire partie d’un ensemble plus large de signes qui donnent au cours une aura spirituelle, parfois sans beaucoup de contexte. Un mot sanskrit mal expliqué. Une gestuelle solennelle. Une ambiance de révérence. Une idée que le professeur transmet quelque chose de presque sacré. Encore une fois, tout cela peut être fait avec beauté et sincérité. Mais cela peut aussi nourrir une culture où l’apparence spirituelle devient plus importante que la clarté, le consentement et la responsabilité.

Pour moi, ne plus dire « Namaste » est donc un petit geste, mais un geste cohérent. C’est une manière de dire : je ne veux pas créer une aura inutile autour de ma place d’enseignante. Je ne veux pas emprunter une profondeur culturelle sans l’expliquer. Je ne veux pas faire semblant qu’un mot rend ma transmission plus authentique. Je préfère construire la confiance autrement. Par la clarté. Par la précision. Par la cohérence. Par le respect du corps de chacun. Par l’étude. Par l’humilité.

Ce que je fais à la place

Aujourd’hui, je termine souvent mes cours de manière très simple.

Je peux dire :

« Merci pour votre présence et votre pratique. »

Ou :

« Prenez un instant pour sentir ce que cette pratique a laissé en vous. »

Ou encore :

« Gardez ce qui vous soutient, laissez le reste. »

Parfois, je propose un moment de silence. Parfois, une respiration commune. Parfois, une phrase de transition pour revenir doucement à la journée.

Et si j’utilise un mantra, je prends le temps de l’expliquer. Je précise que je ne suis pas là pour jouer un rôle mystique. Je suis là pour transmettre avec le plus de respect possible ce que j’ai étudié, pratiqué, intégré et continué à questionner. Le yoga n’est pas affaibli par cette simplicité. Au contraire, je crois qu’il devient plus honnête.

Parfois je peux terminer avec Om Shanti, que l’on peut traduire simplement par paix. Je dis : Om Shanti, puis paix, paix, paix. Pour moi, la différence est importante : je ne cherche pas à utiliser un mot sanskrit parce qu’il « fait yoga » ou parce qu’il ajoute une touche mystique à la séance. J’utilise une formule courte, claire, que je peux expliquer, et qui porte une intention simple : revenir à la paix, en soi, dans la relation aux autres, et dans le monde. Ce n’est donc pas un rejet du sanskrit ou des traditions indiennes du yoga. C’est un choix de précision, de cohérence et de respect. Je ne dis plus « Namaste » par automatisme. Je préfère terminer par un merci sincère, puis, lorsque cela a du sens, par une invocation consciente à la paix : Om Shanti, paix, paix, paix.

Une pratique plus humble

Ne plus dire « Namaste » n’est pas une règle que je souhaite imposer à tout le monde. C’est mon choix, dans mon enseignement, à partir de mon parcours et de mes réflexions. D’autres enseignants feront d’autres choix. Certains utilisent ce mot avec connaissance, respect et contexte. Très bien.

Mais ce que je souhaite ouvrir ici, c’est une réflexion.

  • Pourquoi disons-nous ce que nous disons dans un cours de yoga ?
  • Est-ce par habitude ?
  • Parce que cela « fait yoga » ?
  • Parce que nos enseignants le faisaient ?
  • Parce que les élèves s’y attendent ?
  • Ou parce que nous savons vraiment ce que nous transmettons ?

Pour moi, la maturité dans l’enseignement du yoga passe par ce type de questions. Elle ne consiste pas à reproduire des formes pour paraître légitime. Elle consiste à regarder honnêtement nos choix, nos mots, nos gestes, nos influences, nos angles morts. Le yoga n’a pas besoin que nous jouions à être plus spirituels que nous ne le sommes. Il nous demande plutôt d’être plus conscients,  plus responsables, plus vrais et parfois, cela commence très simplement. 

Note : Cet article s’appuie notamment sur les travaux de Matthew Remski autour des abus et dynamiques de pouvoir dans le yoga moderne, ainsi que sur les recherches contemporaines autour de l’histoire du yoga moderne, de l’appropriation culturelle et de la transmission éthique du yoga.

Aller plus loin avec le yoga 

Si tu veux approfondir ta pratique et comprendre le yoga au-delà des postures (souffle, philosophie, pédagogie), explore mes ressources et formations en ligne.

Découvrir la Formation 200h - Inclus : 7 jours d'essai gratuit pour explorer le programme sans engagement.

Découvrir
}