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Le yoga n’est pas une chorégraphie : pourquoi j’ai changé ma façon d’enseigner

yoga fonctionnel
Cours de yoga fonctionnel avec travail de mobilité et de renforcement

 

Je vois passer énormément de flows de yoga sur les réseaux sociaux. Ils sont beaux, fluides, souvent parfaitement synchronisés avec une musique qui monte au bon moment, avec des transitions impressionnantes et une esthétique très travaillée. Le problème, c’est que lorsque je les regarde avec l’œil que j’ai aujourd’hui, je me demande souvent ce qu’ils cherchent réellement à faire dans le corps. Certaines transitions sont magnifiques visuellement, mais n’ont que très peu de logique anatomique. Une posture en appelle une autre parce que cela rend bien à l’écran, pas nécessairement parce que le corps a été préparé pour y aller.

Je peux le dire sans jugement, parce que j’ai moi-même enseigné de cette façon pendant des années.

J’ai longtemps enseigné beaucoup de Vinyasa, et j’adorais construire mes cours comme de véritables chorégraphies. Je passais énormément de temps à créer mes playlists, à choisir précisément les morceaux, à réfléchir au moment où la musique allait monter, ralentir ou exploser, puis à essayer de faire correspondre le mouvement à cette progression. Je voulais que le flow soit fluide, créatif, original, qu’il raconte quelque chose et qu’il donne à mes élèves cette sensation presque euphorique de se laisser porter par la musique et le mouvement. Et parfois, franchement, c’était une œuvre d’art.

J’aimais vraiment cette façon d’enseigner. Mes élèves l’aimaient aussi. Il y avait une énergie incroyable dans certaines de ces séances, et je ne renie absolument pas cette période de mon enseignement. Pourtant, avec le temps, quelque chose a commencé à me déranger. Derrière cette fluidité et cette sensation de « bon cours », je voyais apparaître de plus en plus de petits signaux physiques, chez mes élèves comme chez moi. Des épaules qui devenaient sensibles, des hanches qui tiraient, des douleurs légères mais récurrentes, des zones qui semblaient toujours se plaindre après certains mouvements répétés.

Ce n’étaient pas forcément de grosses blessures. C’était parfois beaucoup plus subtil que cela : une gêne ici, une tension là, une sensation que quelque chose n’était plus tout à fait confortable. Et c’est justement ce qui rend ces choses faciles à ignorer. On continue à pratiquer, parce qu’on peut toujours pratiquer. On continue à répéter les mêmes transitions, les mêmes salutations au soleil, les mêmes Chaturanga, les mêmes mouvements encore et encore, parce qu’ils font partie du flow et qu’ils permettent au cours de « fonctionner ».

Petit à petit, j’ai commencé à comprendre que ce que j’avais jusque-là considéré comme un bon séquençage était parfois simplement une bonne chorégraphie. Et les deux ne sont pas forcément la même chose. À partir de là, ma façon d’enseigner a progressivement changé. J’ai commencé à étudier davantage le mouvement fonctionnel, la mobilité, la biomécanique et le renforcement. J’ai introduit dans mes cours des mouvements que je n’aurais probablement jamais considérés comme du « yoga » quelques années auparavant : des rotations articulaires contrôlées, du travail de stabilité, des exercices de force, des mouvements ciblés pour les hanches ou les épaules, du travail au sol qui préparait réellement une articulation avant de lui demander une amplitude plus importante.

J’ai surtout commencé à changer complètement ma façon de séquencer. Au lieu de partir d’une succession de postures qui s’enchaînaient joliment, j’ai commencé à démonter les postures pour essayer de comprendre ce qu’elles demandaient réellement au corps. Si je voulais aller vers Ardha Chandrasana, par exemple, je ne me contentais plus de chercher quelle posture pouvait mener élégamment à la demi-lune. Je me demandais de quoi une personne avait réellement besoin pour y arriver avec davantage de contrôle : de la force dans la jambe d’appui, de la stabilité autour de la hanche, de la proprioception, du contrôle du pied et de la cheville, une capacité à déplacer le bassin dans l’espace sans simplement se jeter dans la posture.

Une fois que l’on commence à regarder les choses comme cela, la séquence devient forcément différente. On peut très bien faire des élévations de jambe au sol, des exercices d’équilibre simples, des rotations de hanche ou du renforcement ciblé avant même de commencer à construire le flow. Ce n’est peut-être pas aussi spectaculaire à filmer sur Instagram, mais cela a beaucoup plus de sens pour le corps. Et c’est là, pour moi, que le yoga fonctionnel commence vraiment.

Le yoga fonctionnel n’est pas une nouvelle forme de yoga avec une autre liste de postures à apprendre. Ce n’est pas non plus une tentative de transformer une pratique millénaire en séance de fitness. C’est avant tout une façon différente de réfléchir à ce que nous faisons. Il s’agit de commencer par la fonction plutôt que par la forme, et de se demander ce que nous cherchons réellement à développer : de la mobilité, de la force, de la stabilité, du contrôle, de la conscience corporelle, de la capacité à respirer dans une situation difficile, ou parfois simplement la capacité à ralentir.

Une posture devient alors un outil, et non une destination. Cette évolution m’a aussi obligée à remettre en question certaines choses que j’avais longtemps associées à une « bonne » séance de yoga, notamment l’importance que nous accordons parfois à la musique.

Je vais probablement être un peu controversée ici : une playlist géniale n’est pas une raison suffisante pour faire du yoga.

Le yoga « dance », les flows entièrement construits autour d’une musique, les séances où la chorégraphie semble devenir le produit lui-même… je trouve qu’on tombe très facilement dans le gimmick. Cela peut être amusant, énergisant et même très beau, mais ce n’est pas parce qu’un cours ressemble à une chorégraphie spectaculaire qu’il est intelligent pour le corps, et encore moins qu’il est plus « yoga ».

Je dis cela tout en adorant la musique. J’utilise encore de la musique dans mes cours. J’adore pratiquer avec de la musique. Nous faisons encore des flows, et j’aime toujours ce moment où le mouvement peut devenir plus libre, plus intuitif, presque méditatif lorsqu’il s’accorde avec le rythme.

La différence, c’est qu’aujourd’hui la musique ne décide plus de la structure du cours. Elle vient après. Je prépare d’abord le corps. Je réfléchis à ce que je veux développer, aux articulations impliquées, aux mouvements que je veux renforcer ou explorer. Je prends le temps de construire les fondations, d’introduire la mobilité ou la force nécessaires, puis le flow devient parfois l’endroit où toutes ces pièces peuvent se réunir.

Le flow n’a donc pas disparu de mon enseignement. Il a simplement changé de place.

Il n’est plus la priorité. Il devient une partie d’une expérience plus complète. Et cela change énormément de choses. Lorsque le corps a été préparé, le flow peut être beaucoup plus agréable parce que nous n’essayons pas de fabriquer artificiellement de la mobilité ou de la stabilité à l’intérieur de la posture elle-même. Nous avons déjà travaillé ces qualités. Nous pouvons alors réellement profiter du mouvement, de la respiration, du rythme et parfois de la musique, sans demander au corps de compenser en permanence.

Ce changement a profondément transformé ma propre pratique, mais aussi ce que je vois chez mes élèves. Je cherche aujourd’hui beaucoup moins à rendre les corps « plus souples » et beaucoup plus à les rendre forts, mobiles et résilients. Je veux que les gens puissent continuer à pratiquer pendant des années, et pas simplement atteindre une posture aujourd’hui au prix d’une épaule ou d’une hanche qui commencera à protester demain.

Cela ne signifie pas que chaque cours doit devenir compliqué ou biomécanique. Au contraire, je pense que l’un des grands avantages de cette approche est qu’elle permet souvent de simplifier énormément la pratique. Lorsque l’on sait pourquoi on fait quelque chose, on n’a plus besoin d’accumuler les postures simplement pour remplir une heure.

Il y a également un autre aspect que je trouve essentiel : le système nerveux. Nous parlons beaucoup aujourd’hui de régulation, parfois au point que le terme devient lui aussi un mot à la mode. Pourtant, une pratique bien construite peut réellement créer les conditions nécessaires pour que le système nerveux puisse s’organiser différemment. Cela ne vient pas uniquement d’une musique douce ou de cinq minutes de relaxation à la fin. Cela passe aussi par la façon dont on construit la séance : donner suffisamment de temps au corps pour comprendre les mouvements, ne pas le pousser sans arrêt vers davantage d’amplitude ou de complexité, introduire progressivement la charge, laisser de la place à la respiration et à l’observation, puis permettre une vraie descente vers le calme.

Pour moi, un yoga fonctionnel bien enseigné devrait donc nous laisser non seulement plus mobiles, mais aussi plus forts, plus stables, plus conscients et, idéalement, plus régulés. Cela ne veut pas dire que je pense avoir trouvé la seule bonne façon de pratiquer le yoga. Mon enseignement continuera probablement à évoluer, comme il l’a fait depuis que j’ai commencé à enseigner. C’est justement ce que j’aime dans ce travail. Plus j’apprends, moins j’ai envie de répéter quelque chose simplement parce que « c’est comme cela qu’on fait en yoga ».

Je préfère poser la question : pourquoi ?

Pourquoi cette posture ? Pourquoi cette transition ? Pourquoi cette amplitude ? Pourquoi maintenant ? Qu’est-ce que cela prépare ? À quoi cela sert ? Est-ce que c’est réellement utile au corps de la personne qui se trouve devant moi, ou est-ce simplement joli ? Ce sont ces questions qui ont changé ma pratique et mon enseignement. Alors la prochaine fois que vous voyez un flow magnifique sur les réseaux sociaux,  ou même la prochaine fois que vous construisez votre propre pratique, je vous invite à regarder au-delà de la chorégraphie.

Demandez-vous ce que le corps est réellement en train de faire. Parce qu’un flow peut être magnifique à regarder, mais je préfère aujourd’hui une pratique qui a du sens à une pratique qui donne simplement l’impression d’en avoir. Et si elle peut être belle, fluide et accompagnée d’une excellente playlist en plus ? Encore mieux. Mais dans cet ordre-là.

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